Ce que nous croyons savoir sur le sujet de réserve du bac STMG 2015

vendredi 31 juillet 2020
par  Alain BUSSER , Olivier MUZEREAU , Stéphane GOMBAUD

Je ne sais pas seulement que la terre existait longtemps avant ma naissance, mais aussi qu’elle est un corps volumineux – on l’a établi – et que les autres hommes ainsi que moi avons beaucoup d’ancêtres, qu’il y a des livres traitant de tout cela, que ces livres ne mentent pas, etc. Et tout cela, le sais-je ? Je le crois. Ce corps de savoir m’a été transmis et je n’ai aucune raison d’en douter, bien au contraire j’ai toutes sortes de confirmations. Et pourquoi ne devrais-je pas dire que je sais tout cela ? N’est-ce pas justement ce qu’on dit ? Mais ce n’est pas seulement moi qui sais ou crois tout cela, mais aussi les autres. Ou plutôt je crois qu’ils le croient. Je suis fermement convaincu que les autres croient qu’il en est bien ainsi de tout cela, qu’ils croient le savoir.

Ludwig WITTGENSTEIN, De la certitude (1951)

Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d’abord étudié dans son ensemble.

  1. . Dégagez la thèse du texte et montrez comment elle est établie.
  2. . Expliquez les expressions suivantes :
    1. ) « on l’a établi » ;
    2. ) « j’ai toutes sortes de confirmations » ;
    3. ) « ce n’est pas seulement moi qui sais ou crois tout cela, mais aussi les autres ».
  3. . Le savoir est-il autre chose qu’une croyance partagée ?

Préambule

« Je le sais », « je le crois »... au quotidien ces deux formules ont à peu près la même signification. Prenons un exemple. Le diesel est cancérigène. Oui, c’est que j’ai appris récemment, en lisant un article du Monde relayant un communiqué de l’OMS. Personne, à ma connaissance ne l’a démenti. C’est donc vrai ; les véhicules qui roulent au diesel doivent donc être dangereux pour la santé. Peut-être vais-je en tenir compte lorsque je vais acheter un nouveau véhicule. Que le diesel soit cancérigène, « je le sais » ou bien « je le crois », c’est semble-t-il indéniable. On me l’a dit et je n’ai apparemment aucune raison d’en douter et de ne pas en tenir compte.
Quantité d’autres choses seraient, de même, sues ou crues, étant valides dans l’opinion publique, en faisant l’objet d’un assez large consensus. Nous sommes en effet tenus informés de bien des choses par la presse, la radio, la télévision et Internet et d’autres médias encore, l’école, la rue, les voisins. la même chose ? Nous adhérons à quantités d’idées sans les avoir nous-mêmes vérifiées. Je sais que le volcan est entré en éruption, même si je ne suis pas parti au Piton de la Fournaise pour le constater de visu. Je crois que l’huile de palme est mauvaise pour la santé et me défie du Nutella. Je pense que la nouvelle route du littoral sera une des plus belles routes du monde.
Ces idées sont, à strictement parler, des préjugés.
Si les deux expressions « je le sais » et « je le crois » signifient la même chose, alors savoir et croire sont globalement synonymes. Peut-être à une nuance près : celui qui sait “véritablement” douterait moins que celui qui croit “seulement”. “Je ne le sais pas vraiment, mais je le crois bien” pourrait-on dire souvent quand quelqu’un nous demande confirmation de notre opinion sur un sujet que nous ne maîtrisons pas vraiment. Le critère du doute n’oppose toutefois pas radicalement savoir et croyance. Certaines fois, particulièrement quand il s’agit de choses qui nous tiennent à coeur, la croyance est plus forte, plus tenace, plus durable que le savoir. Ce dernier n’est, en effet, pas éternel. Il est même parfois révisé, donnant lieu à un mea culpa public. Et cela concerne toutes les idées. On trouve des revirements jusque dans les instances scientifiques. L’OMS ne vient-elle pas de récemment changer d’avis sur le diesel en le classant dans la liste des produits chimiques cancérigènes ? Avant le diesel était cancérigène, sans doute, mais on ne l’avouait pas ou on ne le disait pas. Certains le soupçonnaient mais n’osaient le dire. Beaucoup l’ignoraient, y compris dans la communauté scientifique.
Dans nos discours et dans nos pensées quotidiennes, le savoir et la croyance se rejoignent. Il s’agit de tout ce à quoi j’adhère avec conviction. De tout ce que je soutiens volontiers, pensant que les autres doivent penser la même chose que moi. Pour savoir ou croire, il faut adhérer à une idée quelconque et partager l’idée que cette idée est universelle. Il faut ainsi participer d’un consensus.

La réflexion vient compliquer les choses. D’une part, on peut se dire que l’existence de deux mots, “savoir” et “croyance” renvoie non à la même notion mais à l’existence de deux notions. D’autre part, dans nos discours ordinaires nous mettons sur le même plan le savoir et la science, mais nous opposons la croyance et la science. Ce qui crée une sorte de ligne de fracture. Ensuite, en nous méfiant de ce qui n’est pour nous que des préjugés, nous pouvons nous demander ce qu’il faut penser de cette alternative « je le crois parce que je le sais »... ou bien « je le sais parce que je le crois »... Si nous sommes raisonnables nous accepterons la première formule mais pas la seconde. Ce qui voudrait dire qu’il y a bien un divorce entre le fait de savoir et celui de croire.
“Je crois que ma femme ne n’aime plus”... parce que je le sais : cas du mari qui vient d’apprendre que sa femme ne l’aime plus, car elle vient de lui dire et de demander une séparation. “Je sais que ma femme ne m’aime plus”... parce que je le crois : cas du mari jaloux qui s’enferme dans l’idée que sa femme pense à le tromper avec un autre.
Faisons intervenir une seconde personne. Un ami. Je lui dis “Je crois que ma femme ne n’aime plus”, il me réponds pour me consoler, “Mais non, elle t’aime encore”. Mais comme je sais que ma femme ne m’aime plus, car elle vient de me le dire, je n’arrive pas y croire. Je doute même très fortement que mon ami adhère à ce qu’il vient de me dire. Trois amis et non un seul ne réussiraient guère à me convaincre davantage. Le nombre ne fait rien à l’affaire. Le savoir semble relativement indépendant du nombre de personnes qui expriment ou partagent une idée.
Mais si je suis jaloux et qu’un ami me dise “tu devrais surveiller ta femme” je risque fort de croire que ma femme me trompe. Si plusieurs personnes me disent la même chose, la croyance va immédiatement être très forte. Ayant une dimension passionnelle, la croyance semble extrêmement sensible au partage. On pourrait dire qu’elle a une structure mimétique. La croyance individuelle emprunte aux croyances des autres. Elle est portée par elles.

Que les savants partagent globalement les mêmes idées à une même époque, qu’ils se réunissent en séminaires et colloques pour échanger leurs points de vue, est-ce que cela voudrait dire que le savoir en général, comme la croyance, dépend de l’état de l’opinion, suppose un accord universel et possède une structure mimétique ?

I/ Le savoir comme croyance dialogique, claire et distincte, devant passer le test de la mise en commun

Pour être un savoir authentique, une opinion devrait être authentifiée. Il semble qu’il y ait là un truisme, une évidence. Toutes les opinions ne sont pas authentifiées. Certaines sont rejetées, quand des voix se font entendre pour les démentir.
Récemment on a annoncé la mort d’un patron célèbre. Lui-même l’a entendu à la radio ! Le flot de démentis qui a suivi a heureusement rétabli la vérité dans l’opinion publique. L’opinion inauthentique a d’abord trouvé des adeptes, puis des contradicteurs et, finalement, perdant peu à peu ses adeptes a fini par s’éteindre. Quantité d’autres rumeurs suivent la même trajectoire. Par exemple la rumeur d’appareils prenant feu, d’annulation du baccalauréat etc. Pour certaines rumeurs, comme les rumeurs de fin du monde (ou le bug de l’an 2000 et d’autres annonces catastrophiques), le revirement est plus soudain, se produisant à l’échéance. Mais il se produit. Définie comme opinion appelant la contradiction, la rumeur n’a pas en elle-même de quoi se maintenir toujours.

En revanche, une simple croyance, incertaine, appelée à disparaître, deviendrait un véritable enseignement, solide, durable, dès lors qu’il est reconnu par d’autres que moi. Et plus nombreux seraient ces autres pensant la même chose, plus l’opinion serait forte. Plus elle serait durable ou solide.
Le fait d’être partagé serait l’indice d’une croyance certaine et non pas incertaine, d’un enseignement solide et pas fragile, d’un savoir réel et pas illusoire.

Dans la vie quotidienne, le savoir empirique est la base de la plupart de nos actions. C’est sur lui qu’on s’appuie dans les relations avec autrui.
Allant faire mes courses au marché, je découvre quelque chose de curieux sur un étal, visiblement un fruit, que je connaissais pas mais qui m’apparaît joli. Je demande son nom et veux savoir comment il se mange, s’il est bon. Peut-être vais-je l’acheter ? Le vendeur peut me fournir des réponses. Je peux donc déjà sortir de mon ignorance. Pour ce fruit, j’apprends qu’il s’agit de caramboles. Mais je serais encore plus heureux si d’autres clients me confirment ce que vient de dire le vendeur, en m’indiquant une recette personnelle, en confirmant ce qui vient d’être dit sur le goût. Un anonyme me confirme qu’il l’utilise dans les salades de fruits et que, assez peu sucré, la carambole est rafraîchissante. J’en sais maintenant plus !
Si maintenant un expert en botanique rencontré au Conservatoire des Mascareignes me dit que le fruit possède une molécule dangereuse, qui en fait un poison pour les reins, mon savoir vient encore de s’étoffer.
Quel rôle joue alors l’expert en fruits ? Les autres personnes (le vendeur, le quidam du marché) étaient-ils différents de lui ? Pas vraiment ! Le vendeur est un représentant des marchands de fruits, et de caramboles. L’anonyme est un représentant de la société, de l’ensemble des citoyens désireux de bien vivre dans cette Cité. Et l’expert est un représentant des spécialistes des fruits. Tous parlent en leur nom et au nom d’autres personnes.
Si le botaniste a pour moi un savoir supérieur aux autres, pas une simple croyance qui me semble incertaine, c’est qu’il s’inscrit lui-même dans une longue chaîne de transmissions. A la base, il y a sans doute eu la constatation par des personnes ordinaires ou par des médecins du caractère dangereux de la consommation du fruit. De gros consommateurs ou des consommateurs occasionnels de caramboles en grande quantité ont pu avoir des problèmes et se plaindre. Par l’observation un lien empirique a donc pu être établi entre leur état de santé et le fruit. Après coup, dans des laboratoires des analyses ont pu être effectuées. Mais l’essentiel avait déjà été découvert. La science confirmerait par des mesures et préciserait dans son langage propre les premiers diagnostics. Le savoir empirique serait ainsi redoublé par le savoir scientifique. Les deux étant bien évidemment destinés au partage. Depuis la production des premiers articles, la communauté des savants se transmet l’information par de multiples canaux (revues spécialisées, livres, cours en faculté) pour qu’elle ait une chance de me parvenir un jour.

en religion, la vérité comme conviction unanime

Opposition en droit du savoir et de ce que les hommes croient savoir, les certitudes.

II/ Faut-il autre chose encore pour établir la vérité de nos énoncés ? Un fondement ?

La vérité ou la fausseté de ce que nous pensons ne dépendrait pas du fait que je le crois ou que je dise vrai ou faux. Et pas non plus que nous le croyons ou que nous le disions vrai ou faux. Donc pas du nombre des penseurs auquel je me réfère implicitement.
La vérité ou la fausseté dépendent pourtant bien de quelque chose. Nos idées ont divers fondements. Le savoir est l’ensemble des idées bien fondées. Par quoi, comment ?
A cette question il n’y a sans doute pas une seule réponse. Or, parmi toutes, une réponse semble d’emblée douteuse, quoique séduisante a priori : un savoir serait fondé sur un processus de vérification. Mais quelques exemples viennent nous montrer que ce n’est pas toujours nécessaire et que ce n’est sans doute pas une garantie dans bien des domaines. Je sais que j’ai cinq orteils au pied gauche… sans avoir besoin de vérifier. Je sais qu’hier j’étais chez moi, sans avoir besoin de vérifier. D’ailleurs l’impossibilité du voyage dans le temps m’en empêche. Et demander à mes proches si c’est vrai ne serait qu’une procédure de vérification indirecte, pas très utile.
Vérifier est cependant une idée qui se révèle parfois judicieuse. D’où les maximes de prudence qui poussent à vérifier nos résultats avant de les publier. Et souvent de les vérifier à plusieurs ou de plusieurs manières différentes. Ainsi le professeur des écoles demande à l’élève, “Tu es bien sûr que 37+23=50 ?, vérifie !”. Cela veut dire “recompte” ou bien “pense à ne pas oublier de retenues”. Voire “prends ta calculatrice pour faire le calcul mécaniquement”.

Recherchons diverses méthodes pour asseoir une croyance et en faire une connaissance certaine.
Par exemple, je sais que tous les cygnes sont blancs. La question, ici, n’est pas de savoir que je le sais, mais de savoir comment je le sais : je le sais parce que j’ai vu plusieurs dizaines de cygnes dans ma vie, et qu’il se trouve qu’ils étaient tous blancs. Au point que je n’imagine même pas qu’un cygne puisse ne pas être blanc (à quoi pourrait-il bien ressembler ?). Pourtant personne ne m’a jamais prouvé que tous les cygnes sont blancs ; à vrai dire, personne ne me l’a jamais dit, parce que personne ne s’était posé la question, pas plus que moi. Ainsi, le mécanisme qui fait que je sais que tous les cygnes sont blancs est un raisonnement inductif. On en pratique tous les jours, souvent sans s’en rendre compte. C’est par exemple de cette manière, selon Stanislas Dehaene, que se développe la sémantique chez le bébé : Le bébé apprend ce qu’est un chien, d’abord en voyant beaucoup de chiens qui lui sont présentés comme tels, ensuite en observant la différence avec les chats, tout aussi nombreux, dont on lui a dit que ce ne sont pas des chiens.
Seulement voilà, le raisonnement inductif présente des dangers parce qu’il peut induire en erreur. Il est à l’origine du racisme et des erreurs judiciaires, sans parler des erreurs scientifiques : les explorateurs britanniques des mers australes au XVIIIe siècle savaient, aussi bien que moi je le sais, que tous les cygnes sont blancs, jusqu’au jour où, en Australie, ils ont vu des cygnes noirs...

Appui sur les lois de la nature, accessibles aux seules sciences expérimentales ? La parole des experts.

Les peuples savent certaines choses de leur passé. Ils ont des racines, ils se souviennent de grands événements, ils produisent dans des formes d’art variées des interprétations de ce passé. Il y a donc un travail collectif de mémoire.
Sur quoi se fondent les diverses connaissances historiques ?
La source première de nos croyances vraies, ce sont les gens qui ont vécu les événements. Les témoins. Même s’il existe des affabulateurs dans l’espèce humaine, même si certaines personnes sont plus malhonnêtes que d’autres, on parle généralement de ce qu’on connaît et pour le dire sans fard, tel qu’on le pense. C’est le principe de la véracité des communications humaine. Sur ce principe peut s’édifier la croyance vraie du passé.
Marco Polo est peut-être un menteur, mais tous les explorateurs ne le sont pas... Colomb, Vasco de Gama, Magellan... tous ne sont pas des mythomanes ! Leurs récits sont généralement véraces.
Même si la plupart des personnes parlent d’elles ordinairement pour se mettre en avant et pour cacher ce qui ne contribue pas à leur gloire, on peut aussi s’appuyer sur leur témoignage pour forger une connaissance. Un recoupement des témoignages permet de combler les zones d’ombre. Les désaccords permettent de souligner les points problématiques. Napoléon et Wellington ne racontent pas dans leurs mémoires de la même façon la bataille de Waterloo. Et c’est tant mieux. Il est en effet possible de relativiser chacune des deux versions et d’en conserver l’essentiel.
Sur les récits authentiques des témoins puis sur l’honnêteté – relative – des passeurs de mémoire (qu’ils soient suivant les cultures chroniqueurs, historiens ou griots) peut s’édifier un savoir historique.
On se souvient toujours de grands hommes, Charlemagne, Robespierre... croyant qu’ils ont existé et réalisé de hauts faits, sachant qui plus est qu’une part de ce qu’on dit à leur sujet constitue une légende dorée ou bien une légende noire.

La parole des sages.
Appui sur la grâce, don de Dieu. La parole du prêtre ?

III/ La vérité absolue, une sorte de confiance suprême ou supra-certitude ? Une foi !

Toutes les croyances n’étant pas aussi crédibles, tous les objets de croyance n’étant pas aussi plausibles, il a fallu trier le bon grain de l’ivraie. La croyance déraisonnable ou improbable ne donnerait qu’une certitude éphémère. Car fragile, dépendant de mon état d’esprit crédule. En revanche la croyance raisonnable et très probable, porteuse de vérité, serait juste, légitime, adéquate. Elle porterait sur un objet qui correspond à quelque chose de réel, d’existant indépendamment de moi et de mes désirs, contrairement à un mirage ou à une illusion.
Même très forte, la certitude demeure relative, elle n’est pas encore absolue. La croyance que mon opinion résiste au doute aujourd’hui peut s’accompagner de la croyance qu’elle n’y résistera pas forcément demain. La certitude absolue résisterait.
On peut distinguer deux cas de figure. D’abord, pour certaines idées, l’intime conviction. Ensuite, le cas de la foi, pour quelques autres idées singulières, comme l’existence de dieu. Les deux cas se ressemblent. La foi est bien une conviction, l’expression de mes sentiments, voire de tout mon être. Certains croyants, “fidèles”, assurent qu’il existe une différence.

Le problème de la foi est que c’est un colosse aux pieds d’argile. On peut dire qu’il s’agit de la croyance absolue, absolument établie, et qu’il s’agit néanmoins comme pure croyance de la plus douteuse. Par principe son fondement est Dieu lui même qui répandrait sa grâce, sa Science suprême.
Par son autorité divine et non pas humaine, le dogme serait l’expression d’une Vérité, d’un ordre des choses transcendant, d’un fondement au-delà de toutes nos capacités de vérification.
Or, il suffit d’une erreur dans le dogme pour que, comme tout système de propositions liées, il s’effondre. Bertrand Russell dans Science et religion donne l’exemple de la Bible. Il est dit dans la Bible quantité de choses qui sont censées être la parole de Dieu relayée par les prophètes. Or il est dit du lièvre que c’est un ruminant, en Lévitique, 11, 6. Alors de deux choses l’une. Ou bien il faut croire que le lièvre est un ruminant ou bien il faut croire que la Bible n’est pas la parole de Dieu.

Par opposition, la vérité relative, un ensemble de connaissances participant d’une méthode rationnelle et visant l’établissement d’une garantie maximale, par un contrôle permanent et « démocratique ».

Examinons ce qu’écrit Wittgenstein à propos des relations entre savoir et croyance, et même entre savoir et ... savoir (extraits de « de la certitude » évidemment) :

§16 : Si je sais quelque chose, je sais aussi que je le sais, etc.

En notant p une proposition et Kp « je sais que p » (K est la première lettre de « know » qui veut dire « savoir » en anglais), l’affirmation de Wittgenstein se note

  • Kp ⇒ KKp
  • KKp ⇒ KKKp
  • donc Kp ⇒ KKKp
  • etc

En logique épistémique, on appelle cela l’axiome d’introspection positive. Il modélise en quelque sorte la notion de conscience (la conscience sur le savoir).

Syntaxiquement, le savoir se comporte un peu comme la nécessité (ce qui est nécessaire, est nécessairement nécessaire). Il n’y a rien d’analogue pour la croyance :

§177 : ce que je sais, je le crois

On peut comprendre ceci comme Kp ⇒ Bp ou comme Kp ⇒ BKp ; les deux sont des axiomes souvent considérés en logique doxastique ; au second on substitue en général Bp ⇒ KBp (si je crois quelque chose alors je sais que je le crois).

IV/ Développement du problème de la connaissance historique

Le savoir historique, précédemment reconnu comme mémoire collective, pose problème. Est-ce que l’accord intersubjectif, l’accord des consciences sur les événements du passé, est vraiment une base ? Est-ce que cet accord pour ce savoir est une base au sens de fondation de sens ou bien un fondement de nature différente ? Est-ce que la connaissance historique est une construction sociale ? Est-ce que l’accord précède et génère la connaissance ou bien est-ce que l’accord suit et accompagne naturellement la connaissance historique ?

L’histoire appartient-elle aux peuples ?

Que l’accord des hommes produise la connaissance historique est une thèse qu’on peut appeler “constructiviste”, thèse qui, malgré ses airs séduisants, est très dangereuse.
Chaque peuple possède une histoire parce qu’il la produit. C’est son récit national ou bien l’ensemble de ses traditions et de ses mythes dans lesquels l’histoire est restituée de manière symbolique. Une transmission par le biais de cérémonies (8 mai, 14 juillet, 11 novembre, 22 décembre), lors de discours politiques (reconnaissance des crimes de l’Etat français par le Président de la République, Jacques Chirac, en juillet 1995) donne un côté institutionnel à cette mémoire. Avec les programmes scolaires on doit également parler d’institutionnalisation de la mémoire historique.
Mais comment un peuple produit-il son histoire ? La génère-t-il comme une araignée produit une toile, sui generis ? La génère-t-il comme un castor construit un barrage, instinctivement ? Il semble bien difficile de le dire ! L’histoire serait condamnée à n’être qu’un sous-produit aveugle de la vie sociale et de la volonté des peuples de se forger une identité, des lieux de mémoire, des repères... alors que c’est une science.

Le constructiviste a raison sur un point : un peuple peut produire une histoire sans se soucier de la vérité comprise comme accord avec le réel ! L’accord des sujets peut tenir lieu d’accord avec le réel... En effet, un nationalisme ardent, une religion intolérante, une instrumentalisation de l’histoire à des fins de propagande peuvent engendrer un roman historique truqué, une idéalisation du passé aberrante ou une écriture révisionniste de l’histoire nationale !
Ainsi la Turquie a nié et continue a nié sa responsabilité dans le massacre des Arméniens et des chrétiens assyro-babyloniens en 1915. La volonté génocidaire des Jeunes Turcs d’Union et Progrès fondateurs de l’Etat sur les ruines de l’empire ottoman est totalement niée pour des raisons d’honneur et des considérations de politique intérieure. Sans être un expert en histoire, chacun peut se dire qu’il est aburde de soutenir qu’il y aurait sur cette question historique deux vérités opposées, l’une hors de la Turquie construite socialement et raisonnablement établissant le fait, l’autre en Turquie construite socialement et idéologiquement, en contredisant les faits.
Un vertige peut même s’emparer de notre esprit. Par sa capacité à nier efficacement les faits et à forger un mensonge collectif, l’histoire révisionniste pourrait-elle l’emporter sur la science ? Les pouvoirs turcs depuis un siècle ne se sont pas contentés de produire un discours de déni. Ils ont accompagné leur révisionnisme d’une vaste entreprise de destruction des preuves historiques, d’obstruction au travail des historiens, de menaces diplomatiques envers les pays voulant “défendre la cause des Arméniens”, d’endoctrinement à l’école et à l’armée, d’application de lois liberticides pour condamner à l’infamie les citoyens désireux de soutenir une autre thèse que la thèse officielle. En 2007, l’écrivain Hant Drink a été assassiné par un nationaliste de 17 ans pour avoir parlé du génocide arménien.
En Turquie ou ailleurs, dès lors que la mauvaise foi des hommes s’en mêle, l’histoire truquée pourrait-elle devenir plus vraie que la vérité historique ?

Et y a-t-il un sens à dire que lorsque plus personne ne croit à une version de l’histoire appuyée sur des faits concordants elle reste une connaissance historique... Où donc se tiendrait-elle ? Si ce n’est dans les esprits (qui peuvent être manipulés), si ce n’est dans des livres (qui peuvent être brûlés), si ce n’est dans les tombes ou sur les lieux de massacre (qui peuvent être détruits), où serait la vérité ? Dans un ciel des Idées ?

En histoire, la mémoire collective est bien sûr à construire, mais pas contre les faits ni d’ailleurs contre les Etats ou les citoyens de ces Etats ! Voici la conclusion d’un article consacré par un historien, Erik-Jan Zürcher, au centenaire du génocide :
“Accepter la vérité historique prendra du temps, même si le cercle des historiens turcs qui la défendent est en constante augmentation. La jeunesse turque (ce qui signifie la grande majorité d’entre eux car ce pays est un pays jeune) qui a été exposée à la rhétorique de l’Etat nationaliste à l’école, au cours de son service militaire et dans les médias est honnêtement convaincue que l’histoire du génocide est un mensonge. Contrairement à la première génération de la république, ils ne nient plus consciemment une vérité qu’ils ne connaissent que trop bien. Cela rend énorme la tâche de « rééducation » du public turc et d’ouverture d’un débat. Mais la porte a été entre-ouverte et ne peut simplement se refermer. On constate également l’émergence d’une toute nouvelle disposition à débattre objectivement des évènements de 1915 chez les intellectuels kurdes. Cela pourrait aussi contribuer à faciliter la compréhension, en Turquie et ailleurs, qu’un génocide est un crime individuel. En d’autres termes, des individus peuvent être accusés, mais pas une nation ou un état. L’État turc actuel et la société de ce pays peuvent être légitimement accusés de négationnisme du génocide, mais pas du crime lui-même. Ceux qui l’ont perpétué sont morts depuis longtemps.”
Face-à-la-vérité-historique-la-perspective-dun-historien-de-la-turquie-sur-le-génocide

Si la connaissance historique véritable est vécue comme une croyance et nécessite un accord intersubjectif elle ne résume pas au fait de croire et elle ne se réduit pas à l’état de l’opinion dans un pays. Le constructiviste a tort. La science historique participe d’une sorte d’accord, mais pas d’une forme d’unanimité établie à coup de discours rhétoriques dans l’esprit d’un peuple. L’accord le plus important, ce que la science véritable possède véritablement en partage, est d’ailleurs moins un ensemble de faits qu’une commune attention aux faits. C’est-à-dire une forme de prudence. Les historiens reconnaissent volontiers qu’ils interprètent les faits à leur époque en fonction de leurs intérêts et que leurs récits pourront donc être repris plus tard, amendés par d’autres travaux d’historiens. C’est le propre de toute interprétation que de pouvoir être reprise dans un autre contexte.
Ce que l’histoire transmet c’est plus un ensemble de questions sur les vraies causes des événements qu’un ensemble fixe de réponses ou de dogmes qu’il faudrait respecter absolument pour avoir le droit de faire partie d’un peuple.

V/ Reprise de la question, et s’il fallait commencer par s’interroger sur l’identification des connaissances et des croyances, avant de se demander comment établir les premières en dehors de la subjectivité et garantir les secondes dans l’ordre de l’objectivité...

En logique, les mots “savoir” et “croire” ont des significations bien définies, mais pas forcément celles qu’on aurait pu attendre. Les logiques épistémique (du savoir) et doxastique (de la croyance) sont des logiques modales, en ce que “je sais que 2+2=4” ne veut pas seulement dire que 2+2=4 mais aussi que j’ai accès à cette information, ce qui est un autre mode de vérité que le seul fait que 2+2=4. On note respectivement K (comme “know”) et B (comme “believe”) les opérateurs modaux de ces logiques.
Alors on définit le savoir comme une croyance avérée : un axiome de la logique épistémique dit que Kp => p (si je sais que 2+2=4 alors 2+2=4).
Remarque : les axiomes de la logique épistémique ressemblent beaucoup à ceux de la logique modale aléthique, l’opérateur K jouant le rôle de l’opérateur de nécessité. L’axiome ci-dessus évoque celui disant que si p est nécessaire alors p est une proposition vraie ; et, à l’axiome disant que tout ce qui est nécessaire, est nécessairement nécessaire, correspond Kp => KKp qui dit que si je sais quelque chose, alors je sais que je le sais…
En logique doxastique (https://en.wikipedia.org/wiki/Doxas...), on reconnaît au moins deux différences entre une croyance et une connaissance. Une croyance, contrairement à une connaissance

  • peut être fausse (exemples typiques en politique)
  • peut être révisée (exemple typique, la vie de couple...).
    Tout cela se résume à ce que
  • Si je crois que tous les canaris sont jaunes et que les canaris sont effectivement tous jaunes, alors cette croyance est un savoir : oui, je sais que tous les canaris sont jaunes.
  • Si je sais quelque chose alors je le crois : En logique, la croyance est une généralisation du savoir.
    Le savoir est donc un cas particulier de la croyance en logique. Mais parmi toutes les croyances, lesquelles sont du savoir ? Celles qui sont vraies, nous dit la logique. La question 3 du sujet suggère que c’est le fait d’être partagé.

Le partage définit-il la vérité ?
La notion de partage est plus complexe que celle de communication ou de transmission. Y réfléchir conduit à dégager un principe logique : la non rivalité du savoir. Si je donne mon pain à quelqu’un qui a faim, c’est moi qui vais avoir faim. En effet le don, voire la vente de quelque chose de matériel, engendre la privation. Mais cela n’est pas nécessairement vrai pour le savoir, l’ensemble des choses qui ne se réduisent pas à la matérialité même si elles y participent. Cela n’est pas vrai du sourire qu’on partage sans se priver de rien. De même, comme le souligne Socrate dans les dialogues de Platon, si je partage une connaissance, cela ne me privera pas de cette connaissance. Cela ne m’appauvrira en rien. Au contraire, partager une connaissance, comme faire un sourire, m’enrichit.

C’est ce que défendent les acteurs du logiciel libre : pour eux, toute connaissance doit être partagée, et y avoir accès est une liberté fondamentale. La croyance par contre, peut être imposée par l’institution ou l’inquisition… elle n’est pas libre ou gratuite. Même quand il semble qu’elle soit généreusement délivrée.

En science, on définit le savoir comme système d’énoncés qui résistent à la réfutation, pas comme ensemble d’énoncés vérifiés par les scientifiques d’une quelconque manière.

VI/ Est-ce que Wikipédia est un vecteur de savoir ?

Pour savoir ce qu’est une croyance, on peut aller voir la définition sur wikipedia. Mais peut-on croire en la définition qui y est donnée, sachant que tout lecteur de wikipedia y est aussi potentiellement auteur ? Comment savoir si l’auteur sait réellement ce qu’il a écrit ? Le simple fait que sur wikipedia il y a un article sur Wittgenstein, prouve-t-il que Wittgenstein a réellement existé ? Mais si je ne sais pas si Wittgenstein a existé, puis-je savoir ce qu’il savait ?

Conclusion

« Nous le croyons », « nous le savons » ... pas la même chose ! « vous le croyez même si je ne le sais pas », « je le sais, même si vous ne le croyez pas »... C’est du moins ce que nous croyons savoir à ce propos !


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